Contre le nez du diable

C’est en fait à Cuenca que nous nous lançons sur la Panaméricaine, alias E-35, alias Troncal de la Sierra, cette « colonne vertébrale de la montagne » qui, sur 780 km de routes et d’autopistas, grimpe à 4000 m dans les surprises des Andes: temple solaire d’Ingapirca, aux blocs scellés colle des écailles, calendriers des pyramides gazonneuses de Cochasqui, roseaux qui sifflent sur les lacs d’azur, haciendas dormantes sous les cacaoyers, herbes raides raclant la gorge des canyons… Malgré tout cela, l’Équateur a des airs de bocage, que vient tamponner e coton des nuages.

Nous dépassons des bergers en poncho rouge, doublons des fileuses à dos de pétrolettes, hoquetons sur les aiguillages du chemin de fer ; une des âmes du pays, ce sont ses trains, en premier lieu, le tronçon vertigineux de la Nariz del Diablo, « Nez du Diable » percé à la dynamite sur une arête herbue. Une loco à la voix de Diesel nous tracte dans ses voitures de bois, grinçant sur des rails qui piquent vers le fond d’un ravin, jusqu’à cette gare perdue ou nous attend une soupe de haricots, tambouillée par une cantinière en sarrau.

Toujours sur l’E-35, Latacunga est un bourg aux couvents chaulés et aux palais de stuc. De là, un lacet d’asphalte nous hisse jusqu’au plateau. Les strates des bas-côtés alternent tons caramel et chocolat. Au bas d’une pente aux foins jaunis, la lagune volcanique de Quilotoa joue les caméléons: le ciel charriant les cumulus se mire dans ce lac de cratère à l’ovale rigoureux, y traçant un yin yang fugace d’aigue-marine et de bleu roi. Riobamba à présent. Nous nous sommes levés tôt pour gravir le volcan Chimborazo. Nos gourdes sont remplies de thé de coca, remède au mal des sommets. Le plus point du globe n’est pas dans l’Himalaya. En vertu de la force centrifuge d’une planète pivotant à 1700 km/h, l’équateur s’écarte du centre de la Terre tel le tutu d’une danseuse; c’est ainsi que le cratère de Chimborazo bâille à 6384,4 km du centre de la Terre, 2,1 km de mieux que l’Everest.

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